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Association Démocratique des Français à l'Etranger
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BALZAC ET L'ALLEMAGNE

ENTRETIEN AVEC MARTINE GÄRTNER

Martine Gärtner est née à Marseille. Après des études de Lettres Classiques à Aix-en-Provence, elle enseigne dans l'Est de la France et obtient un Doctorat en Histoire Ancienne à Besançon. Elle vit à Francfort. Elle a enseigné au Lycée Français de Francfort et collabore à la revue "Ecoute". Elle a publier, aux éditions L'Harmattan, une étude intitulée : Balzac et l’Allemagne.

Martine Gärtner, qu'est-ce qui vous a amenée à étudier les rapports entre Balzac et l'Allemagne?

Tout a commencé par hasard, à la relecture du Cousin Pons, au cours de laquelle j'ai acquis la certitude que Balzac connaissait bien l'Allemagne. Cela m'a beaucoup étonnée, car pendant mes études, cet aspect de Balzac n'avait jamais été abordé. Je me suis mise alors à relire d'autres romans de Balzac, dans lesquels revenaient souvent des remarques sur l'Allemagne et les Allemands. Ensuite, je me suis lancée dans la correspondance de Balzac, afin de voir exactement quand il était allé en Allemagne et ce qu'il y avait fait. Ce fut pour moi une découverte. En effet, Balzac entretenait un rapport très particulier avec l'Allemagne. En tant que Française vivant en Allemagne, je me suis trouvée face à un Balzac dans une situation très proche de la mienne. Cela m'a permis de réexplorer l'Allemagne, et de me l'approprier sentimentalement à travers Balzac.

Balzac a fait plusieurs séjours en Allemagne entre 1835 et 1850. Qu'est-ce qui l'a amené dans ce pays?

Pour Balzac, l'Allemagne est un pays particulier, celui dans lequel il a choisi de rencontrer son amoureuse, Madame Hanska. Au départ, Balzac reçoit une lettre signée "L'Etrangère". C'est alors une histoire d'amour rocambolesque qui commence par deux rencontres en Suisse, à l'issue desquelles Balzac est certain d'avoir trouvé la femme de sa vie. Ensuite, il met tout en marche pour construire son bonheur avec elle. Les difficultés sont pourtant énormes, puisque Madame Hanska est mariée - il faudra attendre le décès de son mari âgé - et de plus, Polonaise et catholique, c'est-à-dire étroitement surveillée par le tsar, et ne pouvant se déplacer comme elle le souhaite. Or, l'Allemagne paraît au tsar beaucoup plus fiable que la France, pays révolutionnaire et démocratique dont il se méfie terriblement. Balzac décide donc de retrouver son amoureuse en Allemagne. Pendant quinze ans, il va chercher dans ce pays le lieu le plus favorable pour vivre son histoire d'amour.

Quelles sont ses villes de prédilection?

Balzac pense tout d'abord au Nord de l'Allemagne, puis à Dresde, qui l'attire par son côté provincial; mais il y existe une trop forte communauté polonaise, et le couple risquerait d'y être ennuyé par le qu'endira-t'on. Finalement, il repère Francfort dont l'avantage, comme de nos jours, est d'être une ville centrale, extrêmement bien reliée au reste de l'Europe et en particulier à Paris. Francfort est aussi une ville où Balzac, qui parle très mal l'allemand, peut se débrouiller car le français y est une langue très courante. De plus, en se promenant dans Francfort, Balzac découvre une ville déjà moderne, accueillant bon nombre d'étrangers, et où personne n'ira observer ou critiquer le couple. D'autre part, une amie du couple, Madame Kisseleff, est déjà installée à Bad Homburg, ce qui a un côté rassurant et pratique. Enfin, Francfort présente pour Balzac des facilités de banque, puisque les Rothschild y sont présents Francfort paraît donc à Balzac moderne, agréable, mais les monuments, l'architecture ne retiennent pas son attention (contrairement à Victor Hugo qui, quand il visite Francfort, recherche les aspects pittoresques et s'arrange même, lors de son passage au "Dom", pour y trouver une "bohémienne"; on est presque dans "Esméralda 2"! ).

Comment Balzac se déplace-t-il entre Paris et Francfort?

D'abord, il loue une calèche, ce qui n’est pas pratiqué. Ensuite, il voyage par la Schnellpost, qui fonctionne très bien mais reste assez inconfortable. Enfin il prend le train, sur quasiment le trajet qui existe encore aujourd'hui. A cette époque, l'Allemagne se transforme très vite, un gros effort se fait au niveau des communications.

Hormis cet aspect pratique pour la vie commune avec Madame Hanska, qu'est-ce qui intéresse Balzac en Allemagne?

A l'époque, l'Allemagne est le pays important en littérature. Pour Balzac, s'imposer comme écrivain en Allemagne est essentiel. II est très sensible aux marques d'admiration qu’il reçoit en Allemagne, d'autant plus qu’il prend le contrepied du courant romantique allemand. Pour simplifier, an peut dire que Balzac est un auteur réaliste.

A-t-il rencontré des artistes allemands lors des ses voyages?

Il n y a pas vraiment de liens intimes avec d'autres artistes, mais, lors de son passage à Berlin, il va rendre visite à Humboldt, à Tieck. Il admire beaucoup Hoffmann, avec lequel il se sent des affinités. On lui a même reproché d'être influencé par Hoffmann, au début de sa carrière, dans les aspects fantastiques de son oeuvre.

Sa connaissance de l'allemand étant plus que sommaire, il lit les auteurs allemands en français. Au reproche qu'on lui fait de mal connaître l'allemand, il répond qu’il a tellement de mal à "apprendre" le français qu’il ne lui reste plus de temps pour l'allemand. Personnellement, je trouve cela rassurant, quand je vois mes propres difficultés avec la langue allemande! Il faut imaginer la quantité de pages qu'écrit Balzac au cours de sa carrière. Il ne s'arrête jamais. C'est un homme qui passe les trois-quarts de son existence à écrire, c'est-à-dire à ne pas vivre. Il est fascinant d'observer, à travers sa correspondance, ce va-et-vient entre .le besoin d'écrire et le désir de vivre sa vie, à l'extérieur, avec cette femme qu’il aime beaucoup.

Quelles traces de ses passages en Allemagne retrouve-t-on dans ses romans?

On trouve de petites remarques éparpillées au cours de ses romans, mais il n'a jamais écrit de roman entièrement axé sur l'Allemagne.

Quelle image donne-t-il des Allemands? Peut-on retrouver certains traits caractéristiques?

Pour Balzac, les Allemands sont beaucoup plus faibles d'esprit que les Français. Ce sont des capitalistes qui se jettent dans les affaires et ne s'encombrent pas du fatras de conventions qui immobilisent les Français. Comme exemple, an peut noter l'histoire d'une famille bourgeoise allemande qui fait fortune et profite simplement de ses nouveaux avantages, tandis que la famille française dans la même situation cherche, une fois fortune faite, à s'allier avec la noblesse -déchue - ce qui ne fait que la déprécier. D'autre part, les Allemands ont un côté fleur bleue, sentimental - comme Balzac lui-même. Ces deux aspects contradictoires sont mis en évidence, en particulier dans le cousin Pons. L'esprit de réussite d'un côté, le côté artiste d'autre part. Balzac en arrive à la réflexion que les frontières ne sont pas nationales, mais d'un autre ordre. Dans Le Cousin Pons, les deux artistes, français et allemand, s'entendent très bien, mais vont être réduits à néant par le pouvoir de l'argent.

Son rapport avec l’Allemagne a sûrement aidé Balzac à élargir sa pensée. Malheureusement, Balzac est mort trop tôt ( en 1850, à 51 ans!) pour continuer à travailler dans le sens d'une pensée "européenne". C'est dommage car an sent ces choses-là dans ses romans, mais il n'a pas pu les explorer à fond. Le fait de vivre avec une étrangère lui avait déjà fait franchir ce pas vers l'Europe.

En un mot, Balzac aimait-il l'Allemagne?

Balzac aimait l’Allemagne surtout en tant que pays des retrouvailles avec Madame Hanska. En cela aussi, le couple est très moderne, car il peut fonctionner tout en étant séparé, même si cette séparation pèse de plus en plus à Balzac. Il est étonnant d'imaginer comment Balzac, même à Paris, était , dans sa tête, en Allemagne, ce qui, à nouveau, le rapproche de nous, qui vivons à la fois ici et "là-bas".

Propos recueillis par Béatrice Bonhomme